Bonjour à tous,

Je vous envoie des nouvelles de l’Amérique Latine – parce que je crois que les journalistes n’en parlent pas beaucoup -, des voyageurs en Amérique Latine, de la Bolivie, et de nous-mêmes.

Tout s’est déroulé très vite ces deux derniers jours, nous les avons vécus comme nous pourrions vivre une semaine, ou un mois.

Tous les voyageurs se sont retrouvés avec des choix à faire, placés devant des équations impossibles… Certains ont voulu quitter la Bolivie à tout prix en raison de l’instabilité politique et ont rejoint le Brésil proche : Présidentielle bolivienne VS Jair Bolsonaro en gestion de crise, match à suivre. (La présidentielle bolivienne vient d’être ajournée). D’autres ont fait le choix, en Bolivie toujours, de rejoindre l’aéroport de Santa Cruz, exactement là où se trouve les cas de Coronavirus mais aussi une épidémie de dengue (dont personne ne parle).

L’ambassade de France a proposé hier, trois heures avant le décollage, un vol Santa Cruz – Sao Paolo, au Brésil, sans solution derrière. Vol qui a été annulé, j’imagine que personne ne veut se retrouver sans solution à Sao Paolo.

Les pays ayant continué à fermer toutes les frontières terrestres, nationales, puis provinciales, à l’exception du Chili et du Brésil, certains voyageurs ont fait le choix de rejoindre ces pays puisque pour nous autres, nomades, l’interdiction de circuler apparaît à première vue comme la pire des options. Ils sont désormais dans des pays où l’épidémie va s’enflammer. Encore que le Chili semble prendre des mesures.

Certains choisissent de s’exiler à la campagne, d’autres de rejoindre des villes, voire les aéroports internationaux. J’ai vu passer avec un peu de compassion le message de la famille confinée en Terre de Feu qui va passer un automne austral pour le moins rafraîchissant. Il y a des gens qui s’arrêtent, par choix ou sous la contrainte, dans des endroits perdus. Ceux qui ont une panne mécanique. L’enfant qui s’est cassé le bras hier. D’autres qui sont plus heureux et se retrouvent à plusieurs dans un camping sympathique pour patienter.

Il faut ajouter à cela que dans certains endroits, les populations locales demandent le départ des étrangers : les voyageurs, qui trimbalent le virus depuis des semaines, sont désormais stigmatisés. Il faut dire que les cas « importés » viennent quasiment tous d’Europe, et que les gens ne veulent plus nous voir… En cas de catastrophe, le repli sur soi reste un réflexe répandu…

Avec quelques centaines de cas – voir moins -, l’Argentine, le Pérou, l’Équateur, la Colombie et la Bolivie ont fermés toutes leurs frontières et même partitionné leurs territoires. L’Argentine a annoncé la première une quarantaine totale équivalente à celle mise en place en France, avec moins de cent cas sur un territoire grand comme un continent. Et ça ne plaisante pas. Tous les voyageurs entrés depuis moins de 14 jours sur le territoire sont placés en quarantaine par la police, voire directement enfermés à l’hôpital. Les contrevenants à la mesure sont dénoncés par la population. Il n’y a pas de négociation. Le risque n’est pas une amende de 35€ mais un passage par la case prison. Les français qui n’ont pas compris du premier coup ont du se résoudre… Apparemment, les relations avec la police ont été très, très tendues… C’est le moment de s’apercevoir que nous n’avons aucun droit face aux décrets qui sont pris (et tant mieux!) et que ce n’est pas la peine de se ridiculiser à vouloir appeler son consulat.

Plus personne ne sait quoi faire. Les derniers vols vers l’Europe quittent le continent – le dernier vol international à quitté la Bolivie hier. Certains ont acheté, parfois à prix d’or, les derniers billets pour quitter le continent via le Chili ou le Brésil. D’autres se sont rapprochés de leur ambassade pour demander le rapatriement. Un vent de panique a soufflé sur le groupe WhatsApp, la thématique étant que les pays n’ont pas les ressources nécessaires pour soigner la population si le virus se répand comme en Europe. S’il n’y a pas assez de lits de réanimation en France, ici il y en a encore moins. Une voyageuse a écrit qu’elle demandait le rapatriement pour « ne pas sacrifier ses enfants ». Ambiance. Chacun y va de ses angoisses, de ses fantasmes, de ses conseils – et je vois passer des conseils que je n’aurais pas l’idée de suivre… L’énergie que certaines familles mettent à conseiller le rapatriement insuffle le doute dans l’esprit de ceux qui veulent rester. Il faut une sacrée force de caractère pour rester quand le sauve-qui-peut s’organise, même en se disant que tout le monde se précipite au cœur de la pandémie.

Pour nous autres, voici la situation :

  • il n’y a presque pas de coronavirus ici et les pays prennent des mesures extrêmement volontaristes ;
  • pour autant, personne ne peut être sûr que l’épidémie sera endiguée, ni ne sait comment les pays feront face ;
  • d’un autre côté, nous sommes sûr que la France n’a pas endigué l’épidémie, que la situation est dramatique. Nous nous apercevons que vous n’êtes pas franchement confinés (ici, il n’y a plus aucun transport collectif) ;
  • certains n’ont nulle part où aller en France, soit ils n’ont pas de logement soit leur logement est loué et le locataire est confiné dedans ;
  • que faire de nos véhicules pour ceux qui en ont (pas de bateaux pendant trois mois minimum, et nous avons des problèmes administratifs avec les douanes).

Quelqu’un a lancé un sondage dans le groupe hier. Ceux qui préfèrent rejoindre la France. Ceux qui restent, c’est notre cas. La question qui se pose à nous est la suivante : si la France nous propose de rentrer, et si on laisse passer cette occasion, que se passera-t-il ensuite ? Pourra-t-on changer d’avis ? Combien de temps tout cela va-t-il durer ?

Vous connaissez peut-être les mécanismes psychologiques qui s’installent dans nos cerveaux humains à l’annonce d’une catastrophe. Tout d’abord le déni : « Ce n’est pas une maladie très grave », « Ça arrive en Chine mais pas chez nous ». Puis la négociation : « D’accord, je télétravaille mais je vais quand même prendre un apéro. », « On se confine mais ça ne va pas durer longtemps. » Et finalement le renoncement, apparemment assez dur à obtenir chez les français : « Je reste chez moi jusqu’à nouvel ordre ».

Il en a été de même pour nous : « L’épidémie est loin, on continue », « Un cas ou deux sur le continent mais c’est pas grave. » Et puis « On s’arrête un peu mais ensuite nous allons continuer à voyager. » Et maintenant « D’accord, on s’arrête sine die, et on est confiné. » De notre côté, nous avons encore cinq mois devant nous, c’est à la fois beaucoup et pas tant que ça. Nous patientons. On s’installe dans la durée.

La Bolivie est sous couvre-feu depuis plusieurs jours à partir de 18 heures, le pays a fermé ses frontières terrestres le 19 mars, les derniers vols internationaux sont partis le 20, nous sommes en quarantaine totale depuis hier soir le 21 à minuit – à l’identique de la France. J’espérais vraiment que la Bolivie prenne cette mesure, la seule qui puisse éviter une catastrophe. C’est chose faite.

Aujourd’hui, la Bolivie annonce 20 cas confirmés de Coronavirus (un chiffre qui va vous faire rire) et 168 cas suspects, sachant qu’il faut trois jours ici pour obtenir le résultat d’un test. La police et l’armée patrouillent dans les rues depuis le début du couvre-feu, par groupe de huit hommes armés à l’arrière des camions. Pas vraiment un bon vieux gendarme sur le thème « Vos papiers s’il-vous-plait ».

Nous regardons la télévision et le gouvernement est volontariste. Peut-être même l’un des plus volontariste du monde  – avec l’Argentine et le Honduras. Mais cela suffira-t-il ? Les boliviens vont-ils se plier aux consignes ? Peuvent-ils seulement le faire ? Peut-on encore endiguer l’épidémie quelque part ?

Je vous mets pour finir les cartes des vols prises le 22 mars, en Europe et en Amérique Latine. Je vous laisse apprécier : en Europe vous trimbalez le virus (et la carte des États-Unis est la même), en Amérique Latine, tous les vols sont suspendus, sauf au Brésil. L’Europe essaie encore de négocier avec le virus. L’Amérique Latine a renoncé. (flightradar24.com)

Quand on part en voyage pour un an, qu’on quitte son travail, qu’on vide son appartement, qu’on fait ses valises, juste avant le départ, on peut être angoissé. Je me suis demandée si nous aurions des pannes mécaniques, des problèmes de santé, si nous ferions de mauvaises rencontres. Pour une raison inconnue, la nuit, je nous voyais submergés par un tsunami, bien que la perspective apparaisse relativement improbable dans les Andes. Mais une pandémie mondiale, je n’y avais pas pensé.

Tout comme vous, nous plongeons aujourd’hui dans l’inconnu… loin de notre pays.

On pense à vous,

Bises,