Nous avons quitté les palmiers pour continuer toujours plus à l’ouest et rejoindre les Andes en traversant le Chaco du nord argentin. C’est un territoire plat, désertique, il fait très chaud, nous prenons une piste et c’est un décor de western avec des cactus, nous traversons des villages où vivent les argentins métissés, les criollos, et des communautés indiennes wichis.

Et puis tout d’un coup, le paysage change, les cactus disparaissent, nous sortons des broussailles et nous voyons les Andes pour la première fois, après un mois et demi de voyage, là, devant nous.

Oui, sauf que… sauf que le camion n’a pas bien démarré. Une première fois cinq jours auparavant. Nous sommes passés outre. Et puis une nouvelle fois en quittant Las Lomitas et désormais nous savons qu’il y a un problème. Nous continuons tout de même notre route, le camping qu’on visait est fermé, on continue à avancer, il n’y a nulle part où se mettre, nous ne voulons pas bivouaquer par peur de ne pas redémarrer le lendemain. Le jour commence à baisser et à force d’avancer, nous sommes arrivés à la frontière, il va faire nuit, pas de camping, nous décidons de passer la nuit dans la station service. La ville est petite et pas franchement séduisante, tout est fermé parce qu’il y a un match River-Boca donc nulle part où manger. Nous sommes garés parmi les camions qui attendent de passer la frontière car nous sommes dimanche soir. Les enfants trouvent cet endroit nul. Bref. Le moral n’est pas au plus haut.

Le lendemain, le camion ne démarre pas. On pompe, on recharge la batterie avec le chargeur de la station service et finalement, on démarre. Nous faisons le choix d’entrer en Bolivie pour rejoindre une ville assez grande : Tarija.

Nous passons la frontière et nous nous engageons dans les Andes. Nous faisons la route sans arrêter le moteur ; en une heure, nous sommes quasiment à 2000 mètres d’altitude. La route est belle mais nous sommes inquiets.

Nous rejoignons Tarija sans problème, le camping est bien, le moral remonte. Nous allons entamer notre séquence garagistes. C’est l’enfer. Nous ne savons pas où est la panne, c’est trop bizarre. Avec un premier garagiste nous changeons la batterie, on vidange, on change le filtre. Mais ça ne change rien. Pour démarrer le matin, nous pompons de l’essence et nous couplons nos deux batteries. Nous retournons voir le garagiste, il n’a pas d’idée. Soit il y a un défaut dans l’alimentation du diesel, par exemple un petit trou et des bulles d’air, soit il y a un problème du côté du démarreur. Les clermontois nous aident (Un grand merci, rendez-vous à Clermont !) Nous ne savons pas quoi faire. Nous allons voir un autre garagiste, les gars vidangent toute la cuve de carburant, ils la lavent avec de la lessive, ils envoient de l’air dans le tuyau pour le nettoyer, ils rechangent le filtre, rien n’y fait. A chaque fois, nous restons toute la journée dans l’atelier avec les enfants : on fait la classe dans le camion puisqu’on ne peut pas faire grand-chose d’autre, au milieu des voitures cassées, il y a tout le temps des chiens horribles. Les enfants récupèrent des tonnes de boulons, ils ont désormais des boîtes pleines de ferraille. Je passe mon temps à vérifier ce que font les mécanos, nous avons trop peur qu’ils fassent une bêtise, nous demandons des explications, évidemment c’est tout en espagnol, nous essayons de comprendre ce que nous disent les boliviens et de leur transmette les explications qui nous viennent en direct de Clermont ! J’ai aussi demandé des explications sur un forum (Remerciement spécial à Daniel !) Les infos sont toutes contradictoires, on ne sait plus quoi penser, quoi faire, c’est affreux. Tous les français disent de ne pas toucher au démarreur. Tous les boliviens disent qu’il faut démonter le démarreur. Au final, on se résout à vérifier le démarreur parce que c’est la seule idée qui reste. Nous allons chez un troisième garagiste capable de faire ça. Franchement, nous n’en menons pas large. Le gars nous dit que ça va prendre la journée, on s’en doutait, il s’en va, il revient, il va son rythme, il s’occupe d’autre chose, et puis finalement il s’allonge sous le camion et là, il dit qu’il y a un câble arraché au niveau du démarreur et que ça vaut la peine de le remettre. Il remet le câble et… ça va mieux ! Ça va carrément mieux !

Le moral remonte et on retourne au camping. Mais le démarrage difficile, c’est celui du matin et dès le lendemain, le moral retombe. Bien bas. Le problème est identique : moteur trop lent au démarrage. Il fini par démarrer, mais pas très bien. C’est dimanche. Rien à faire. Nous allons visiter des cascades mais c’est la saison sèche donc il n’y a pas d’eau.

Nous avons du mal à rester optimiste et à comprendre.

Le lundi, nous ne voulons plus démonter le démarreur neuf et dûment installé en France avant d’avoir vérifié toutes les autres sources de pannes. Il faut vérifier l’état des batteries, changer le câble d’alimentation du démarreur et si tout cela ne donne rien, mettre une durite transparente entre le filtre et le moteur pour voir s’il y a des bulles, donc un trou quelque part. Là, on s’aperçoit que quand on ouvre notre réservoir d’essence, ça fait pchit, comme s’il y manquait de l’air. A ce moment-là, la panne disparaît. Donc, nous allons chez le garagiste mais nous ne faisons rien puisque la panne a disparu. En plus, le garagiste a attrapé un rhume pendant le week-end alors nous lui donnons de l’aspirine. Nous retournons au camping et nous prenons la décision de quitter Tarija le lendemain. Nous pensons que la panne n’est pas trop grave car aucune pièce maîtresse ne semble défaillante, ni le moteur, ni l’alternateur, ni la pompe à injection. Rien de sûr côté démarreur. Soit il y a un défaut d’alimentation au niveau du démarreur, soit un petit trou dans une durite. Mais nous ne pouvons pas aller plus loin avec les garagistes de Tarija.

Après quatre jours d’investigation, les garagistes n’ont donc pas trouvé la panne, ils ne connaissent pas trop ce type de moteur, le diesel n’est pas leur exercice favori. Dans les garages, il y a toujours un chef et des apprentis qui ne sont pas toujours très méthodiques ni concentrés, ils éparpillent le matériel, ils oublient les consignes et pourquoi pas quelques boulons. Il n’y a pas beaucoup de matériel, juste un voltmètre. Mais ils ont été disponibles, très patients, et compréhensifs. Je ne sais pas quel garagiste français accepterait qu’on lui dise « Attend un peu, je vais téléphoner à mon garagiste, dans un autre pays, pour savoir ce qu’on va faire ! ». Ni que je leur dise « Ok, démontez le démarreur » puis « Finalement, non » et puis « Si, allez-y » et puis « Non, remettez tout comme avant ». Et ils l’ont fait, ils ont commencé à le démonter et puis ils ont tout remis et ils n’ont même pas eu l’air de me détester vraiment. Nous avons beaucoup discuté avec eux de cette panne pour essayer de comprendre. Ils ne nous ont fait payer que le travail utile, ils ont été très honnêtes.

Nous avons passé un sale moment mais nous avons aussi amélioré considérablement nos connaissances en mécanique, nous savions que c’était notre point faible. Nous partons de zéro donc nous n’arrivons pas très loin mais tout de même : désormais, nous voyons notre véhicule différemment. J’ai même appris l’espagnol de la mécanique de base, oui, je l’ai fait, j’ai passé cinq jours à parler mécanique en espagnol, je sais dire des tas de truc. Ou bien peut-être que pour ce qui concerne la Bolivie, nous sommes maudits : nous avions déjà été arrêtés pendant des jours et des jours, il y a dix ans, quand on devait embarquer sur un bateau qui ne partait pas et puis qui a finalement partiellement coulé, et nous étions bloqué sur le fleuve…

Nous avons aussi eu un petit peu de temps pour visiter Tarija et surtout, nous avons rencontré d’autres voyageurs au camping. Ils sont arrivés à quatre, trois argentins et une italienne qui voyagent au long cours : Alejandro voyage depuis quinze ans et connaît toute l’Argentine, Alejandra fait des bracelets brésiliens et s’est faite embaucher au camping, Solange cuisine des empanadas pour les vendre dans la rue, Pablo est peintre et photographe, il va faire une fresque sur le mur du camping, il voudrait rejoindre le Mexique. D’après Alejandra, Loup porte bien son prénom et nous aurions pu appeler Charlie « Tornado »… Ce ne sont pas les premiers voyageurs au jour le jour que nous rencontrons : il y en a beaucoup qui parcourent ainsi l’Amérique Latine en s’arrêtant dans les villes le temps de rassembler ce qu’il faut d’argent pour repartir. Leur confiance en l’avenir et leur joie de vivre est un enseignement pour nous. D’ailleurs, ils m’ont demandé « Mais puisqu’il démarre, le camion, pourquoi vous faites des réparations ? »

Voilà, nous sommes de nouveau sur les routes, nous avons passé un col à 4200 mètres, le camion va bien même si le matin, il ne veut pas se réveiller.