Après plus de trois mois de silence, je vous raconte le retour de Christophe, une aventure telle qu’on n’en vit sans doute qu’une seule fois dans sa vie.

Remontons un peu en arrière, fin mars, lorsque la Bolivie annonce son confinement. Quelques heures seulement avant le début de la « quarantaine totale », nous cherchons un garage pour ne pas laisser le camion dans la rue. Nous rencontrons Alfredo qui nous propose de garer notre camion chez sa sœur. Nous n’avons guère le choix et pas le temps de chercher ailleurs. Je sais que lorsque j’ai pris cette photo, je me suis dis que c’était sans doute la dernière fois que je voyais la furgoneta.

Puis l’ambassade de France a organisé un vol de rapatriement et je suis rentrée avec les enfants. Christophe est resté pour essayer de revenir avec le camion et est resté confiné à Sucre, dans l’appartement que nous avions loué. Nous nous sommes dit que si nous laissions le véhicule, il nous serait à peu près impossible de venir le rechercher. Beaucoup d’amis nous ont demandé pourquoi nous n’avions pas abandonné le camion parce que ce n’est « que du matériel ». Oui, mais… non. Car le camion, c’est notre projet de famille ; nous en avons conçu l’aménagement, nous avons passé toutes nos vacances avec depuis la naissance des enfants, il était la pièce maîtresse de notre projet de voyage en Amérique Latine, et il nous a vaillamment porté durant 8 mois, sur les routes d’Argentine, du Chili, du Paraguay, de l’Uruguay et de Bolivie. Alors, certes, c’est un objet, mais il a une grande valeur à nos yeux…

Et puis, comme vous le savez peut-être, les quarantaines n’ont pas bien fonctionné en Amérique Latine. Les pays se sont confinés très tôt, ce qui laissait un espoir de réussite, mais l’épidémie s’est propagée, et continue de se propager, dans presque tous les pays. Ça a été le cas en Bolivie, où des records de contamination sont encore battus presque quotidiennement. Christophe a du attendre, et suivre, jour après jour, les mauvaises nouvelles. La Bolivie, au prise avec le coronavirus et des difficultés politiques a maintenu des règles de confinement très strictes bien qu’inefficaces, voire absurdes. Il s’est avéré que les frontières ne s’ouvraient pas – ni en entrée, ni en sortie -, et la circulation restait interdite à l’intérieur du pays sous peine de confiscation du véhicule. Au bout de plusieurs mois, la Bolivie a accordé des permis de circuler pour motifs professionnels. Christophe a fait une demande de permis pour rejoindre la frontière, demande qui n’a, à ce jour, pas encore été instruite. Silence radio côté ambassade de France en Bolivie sur le sujet. Par contre Alfredo, le propriétaire du garage, qui prenait régulièrement de nos nouvelles, nous a indiqué que son frère avait obtenu un permis de circuler pour faire du fret, qu’il avait un gros camion, et qu’on pourrait donc peut-être charger notre camion sur le camion de son frère…

Ensuite, à force de lire tout ce qui peut-être écrit sur le continent latino-américain sur le coronavirus, Christophe a découvert un assez mystérieux décret brésilien qui autorise « des étrangers bloqués dans des pays frontaliers du Brésil à entrer au Brésil pour prendre l’avion, billet en main ». Là, Christophe a pu compter sur l’ambassade de France au Brésil qui a pris le sujet en main avec promptitude et efficacité ! Donc Christophe réserve un billet d’avion Sao Paolo – Paris (mais oui, il y avait un avion par jour !) et obtient grâce à l’ambassade de France au titre du décret un message WhatsApp de la police fédérale brésilienne indiquant que « Christophe peut se présenter avec son passeport au poste frontière de Corumba ». C’est léger pour entamer un voyage mais c’était ça ou rien.

Dernièrement, puisque notre objectif est de ramener le camion, on cherche un transitaire pour l’embarquer au port de Santos, situé à une centaine de kilomètres de Sao Paolo. On sait que ce port est évité par tout le monde, on nous a déconseillé de toutes parts de tenter le shipping là-bas car il y a de gros problèmes douaniers, certains transitaires que j’ai contactés m’ont clairement dit qu’ils ne travaillaient plus avec le Brésil à force de déconvenues. On trouve quand même quelqu’un qui nous dit pouvoir gérer l’embarcation du véhicule pour un Santos – Anvers, et on décide de le tenter. Là encore, c’est ça ou rien.

C’est ainsi qu’après trois mois de confinement total à Sucre, Christophe a pris la route, selon un projet d’évasion à peu près complètement fou.

Il a pris un taxi (doté d’un permis de circulation spécial, naturellement) pour rejoindre la furgoneta, là où on l’avait garé à Sucre. Efrain (le frère d’Alfredo) était là avec son camion. Avec Christophe, ils ont rejoint une rampe pour charger notre véhicule avant d’entreprendre 1200 kilomètres, dont une bonne partie en montagne, jusqu’à la frontière brésilienne.

Le projet est assez incertain car il faut traverser deux frontières de province et que les provinces sont fermées. Ils ne sont pas en effraction car Christophe a un laissez-passer indiquant qu’il a le droit de quitter la Bolivie, et Efrain son permis de circuler. Mais disons qu’ils ne pourront rien faire si la police les empêche de passer ; ce sera retour au point de départ, la déception en prime.

Une fois partis, Efrain indique à Christophe qu’il ne sait pas s’il y a une rampe à l’arrivée pour décharger le camion, un petit doute sympathique plane…

Efrain et Christophe roulent nuit et jour, jusqu’à 22 heures pour reprendre la route à 4 heures du matin. Ils passent sans encombre une première limite de province, quittent Chuquisaca pour Cochabamba, puis une deuxième limite de province pour entrer dans Santa Cruz, étape la plus cruciale car cette région est la plus touchée par le coronavirus, donc en quarantaine très surveillée. Ça passe, on commence à respirer un peu. Ils atteignent la ville de Santa Cruz sans encombre, entrent dans la plaine. Lors d’un contrôle policier, Efrain s’éloigne pour discuter avec le préposé aux contrôles et revient avec une autorisation de passage dont on ne saura pas vraiment comment elle a été obtenue. Efrain dit qu’il a un peu discuté. Mais bien à l’ombre… Sur la route, chargement d’un homme et de sa cargaison d’oranges pour rentabiliser un peu le trajet. Deux crevaisons pendant la nuit. Et après trois journées harassantes, ils parviennent à la ville frontière de Puerto Quijarro où ils se mettent en quête d’une rampe. Après avoir arrangé un talus à la pioche pour descendre le camion, le lundi, Christophe est au volant, il ne lui reste plus que quelques kilomètres pour rejoindre la frontière.

Mais ce lundi-là est férié en Bolivie et la frontière est fermée. Des kilomètres de camions font la queue derrière la barrière. Christophe essaie de discuter, nous appelons le consulat, mais rien à faire, personne ne passera ce jour-là, il n’y a plus qu’à attendre. Le soir, Christophe en profite pour passer la réservation de son billet d’avion sous photoshop pour en changer la date. Normalement, le Brésil ne lui octroiera un permis d’entrée que s’il a un billet d’avion, et seulement un droit de passage de 48 heures sur le territoire. Comme c’est infaisable, il a un billet d’avion pour dans cinq jours… En plus, le décret stipule explicitement que Christophe doit se rendre directement à l’aéroport, or il a prévu de passer déposer son véhicule au port… C’est hors-la-loi mais là encore, pas vraiment le choix. On s’est dit que s’il était arrêté par la police, il dira qu’il n’a pas réussi à atteindre l’aéroport en 48 h. On passe sous silence le fait qu’il a prévu de passer déposer le véhicule au port… Bref, passage de frontière sous tension.

Le lendemain à l’ouverture du poste d’immigration, autant vous dire que Christophe est sur le pied de guerre. Mais la Bolivie ne le laissera pas sortir sans être assurée qu’il entrera au Brésil, au motif assez compréhensible qu’il ne peut pas se retrouver « dans aucun pays ». Or Christophe n’a qu’un message WhatsApp de la police fédérale et c’est un peu juste pour convaincre les services de l’immigration. Par chance, comme il s’agit du plus gros point de passage entre la Bolivie et le Brésil, il y a un consul brésilien à demeure, en Bolivie, et il arrive, pour s’occuper de brésiliens qui sont là, mais aussi de Christophe. Il appelle le Brésil, vérifie l’autorisation d’entrée qui avait bien été accordée, les gars étaient au courant (merci l’ambassade de France au Brésil!!!) et rédige le papier nécessaire. Ça prend son temps mais autant vous dire que c’est le Graal.

Au final, Christophe sort de Bolivie et entre au Brésil, présente son billet d’avion photoshopé et là, au lieu des 48 heures réglementaires, l’immigration lui tamponne un bon 90 jours. Puis Christophe patiente pour avoir un papier de la douane pour son véhicule. Là, il observe que juste à côté des types viennent décharger à toute vitesse des coffres de voitures qui arrivent et repartent, la police intervient et tire, les douaniers poursuivent les contrebandiers dans les fourrés et la forêt proche. Ambiance. Christophe prend le parti de rapprocher un peu plus son véhicule, et lui-même, des bâtiments officiels, histoire de ne pas se retrouver sur le chemin des trafiquants ou de la police, ou d’une balle.

Encore quelques heures et Christophe récupère le papier sans lequel il ne pourra pas embarquer son véhicule sur le bateau, ça on savait qu’il fallait absolument l’obtenir. Et là, il lui faut parcourir 1500 bornes jusqu’au port de Santos, il est lâché, il roule comme un fou, continue sa vie de camionneur à dormir et manger dans les stations service. Il fait la route en 36 heures, passe la mégapole de Sao Paolo, dort sur le parking d’un resto de poulet frit, et arrive au terme de sa route, à 8 heures au port de Santos.

Le port de Santos, ça a été un ultime enfer. Je ne peux pas expliquer ça en détail mais les douanes brésiliennes ne peuvent pas enregistrer un véhicule étranger ; il faut le passer sous un numéro d’entreprise brésilienne. Et là, de bon matin, à Santos, on s’est aperçu que la personne qui devait nous gérer ça ne connaissait pas du tout la procédure, que c’était un nul, et en plus d’être ignorant et nul, il n’était pas très concerné. J’ai immédiatement appelé quelqu’un d’autre dont j’avais le contact, en whatsapp depuis Paris, c’était un dénommé Ramiro. Lui, alors qu’il pouvait nous laisser dans la panade, il a tout récupéré, il nous a sauvé. Déjà, il a pris un rendez-vous avec un notaire pour le lendemain, Luciano, pour qu’on obtienne ce fichu numéro, ensuite il a trouvé un endroit pour que Christophe passe la nuit dans la furgoneta car c’était trop dangereux pour lui de rester dans la rue à Santos. C’était chez son copain et collègue Ronaldo qui a proposé une douche à Christophe et des paroles réconfortantes parce que là, c’était quand même dur. Ensuite les douanes ont demandé un contrôle anti-drogue spécialement soigné pour un véhicule venant de Bolivie et se rendant en Europe, en présence du propriétaire : Ramiro a géré le procuration pour le faire en notre nom. Enfin, il fallait garer la furgoneta sur le port, on était vendredi, le port a refusé l’autorisation de stationnement qui était demandée trop tardivement, et Ramiro nous a encore trouvé une solution.

Et après deux jours de whatsapp intensif, de changement de billet d’avion pour Christophe qui commençait à se faire à l’idée de rester une semaine de plus, le vendredi, à 17 heures, à l’heure de fermeture du port pour le weekend, Christophe a pris le taxi pour l’aéroport.

Il a pris l’avion le lendemain et il est arrivé dimanche 28 juin après exactement trois mois de solitude à Sucre.

Alfredo et son frère Efrain, c’est le premier miracle de cette aventure.
Le consul brésilien en poste à la ville frontière de Puerto Quijarro, le deuxième.
Le consulat de France au Brésil et Mélanie qui travaille aux douanes, le troisième.
Ramiro, ainsi que Ronaldo et Luciano, le quatrième miracle.
Autant vous dire que le parcours était semé d’embûches, que c’est à peine croyable d’avoir tenté ça, et que ce n’était pas gagné d’avance…
Nous avons retrouvé Christophe en forme, et nous sommes tous très soulagés, très, très, très soulagés.

Nous attendons avec impatience de savoir si le camion va nous arriver ! A l’heure qu’il est, furgoneta vogue sur l’Atlantique.