Bonjour à tous,

Voici les nouvelles et elles ne sont pas merveilleuses… Lorsque je vous écrivais la semaine dernière, nous étions dans l’idée de rester en Bolivie au regard du peu de cas de coronavirus et des mesures drastiques qui y sont prises pour endiguer l’épidémie (le pays a été strictement confiné avec 20 cas). Nous regardons Bolivia.tv tous les soirs et découvrons ces deux personnages que sont Janine Anez, actuelle présidente de la Bolivie par intérim suite aux événements de l’automne dernier et à l’annulation du scrutin présidentiel (Evo Morales réfugié en Argentine), et Annibal Cruz, ministre de la santé. Tous les soirs à 20h, elle annonce de nouvelles mesures et il donne le nombre de malades du coronavirus.

Au fil des jours, la Bolivie décide d’accorder des bourses aux familles pour compenser les repas que les enfants prennent normalement à l’école, puis de fournir de la nourriture gratuitement pour 1,6 million de foyers boliviens que le confinement condamne à la faim. La Bolivie et le Pérou se sont mis d’accord pour le rapatriement de leurs ressortissants et la télévision a montré un avion de boliviens en combinaisons et masques rejoindre leur pays pour y être immédiatement mis en quarantaine.

Le 25 mars, après trois jours de quarantaine, le gouvernement se réunit pour faire un bilan des mesures déjà prises et décide d’augmenter le montant des amendes, de saisir les véhicules de ceux qui conduisent sans raison, et surtout d’autoriser les sorties en fonction du numéro de la carte d’identité. Ceux qui ont un numéro se terminant par 1 ou 2 vont faire leurs courses le lundi, ceux qui ont un numéro se terminant par 3 ou 4 le mardi, …. et par 9 ou 0 le vendredi. Personne ne sort les samedi et dimanche. Aucun mineur ni aucune personne âgée ne doit sortir. L’armée et la police sont déployées dans les rues, notamment à la frontière brésilienne. En plus d’une mise à l’amende, les sorties non autorisées entraînent 8 heures de détention. Les boliviens sont encouragés à dénoncer les contrevenants aux mesures ainsi que les commerçants qui profiteraient de la situation pour augmenter leurs prix. La Bolivie nomme 10 ministres de coordination entre régions, commande des tests, augmente sa capacité d’accueil dans les hôpitaux, ouvre des places de confinement, organise la mise à l’abri des vagabonds.

Le journal télévisé devient un étrange mélange d’images assez édifiantes de l’armée aux manœuvres et de messages sentimentaux tels qu’on peut les concevoir en Amérique Latine : « Soyons solidaires, soyons boliviens », « Mieux vaut perdre quelques pesos maintenant que la vie plus tard », « Que les petits vieux et les petites vieilles – abuelitos y abuelitas – restent à la maison, s’il-vous-plaît », « Restez chez vous par amour de la patrie et de vos enfants ».

La gestion du coronavirus est aussi un enjeu politique en Bolivie puisque la présidente par intérim y joue son avenir politique. Ce serait dommage de rater une occasion de faire campagne, et le gouvernement provisoire mentionne régulièrement qu’Evo Morales « aurait mieux fait de construire des hôpitaux plutôt que des terrains de foot ». Nous ne pouvons comprendre finement le jeu d’acteur, nous ne connaissons pas les affiliations des différents personnages qui interviennent dans la gestion de la pandémie, nous ne savons pas dans quelle mesure la pandémie peut être l’occasion de juguler l’opposition. Ce qui apparaît assez clairement, c’est que la Bolivie a un système de santé très précaire et que la seule façon pour ce pays d’affronter le coronavirus est d’endiguer l’épidémie par le confinement. Quitte à prendre des mesures d’une extrême radicalité. Très honnêtement, c’est sans doute la seule chance de ce pays d’éviter une catastrophe humanitaire. Néanmoins, les interdictions de circuler et les mesures de coercition associées sont dignes d’un pays en guerre.

Pendant ce temps-là, la France organise un vol de rapatriement des français en Bolivie. Nous sommes prévenus puisque nous nous sommes signalés à l’ambassade, bien que nous n’ayons pas demandé à rentrer. Le consul appelle pour nous demander de nous décider et nous conseille le rapatriement, nous avons une journée pour nous décider. Il y a peu de coronavirus, tout est calme, les boliviens n’ont jamais été agressifs à notre égard, nous sommes bien logés. Nous savons que si nous partons maintenant, nous abandonnons le camion. Bien sûr, nous pouvons nous raconter que nous reviendrons le chercher l’année prochaine, que nous reviendrons à 4 en Bolivie, pour convoyer notre véhicule jusqu’à un port, que c’est faisable. A la fois, nous n’y croyons pas trop. Il faut être lucide, ce sera compliqué, très cher et très long. Le consul nous indique que nous ferons ce que nous voulons mais que si nous refusons le vol, nous attendrons ensuite la reprise des vols commerciaux pour quitter la Bolivie, que c’est notre dernière chance, et que si nous restons, nous assumons notamment de ne plus avoir aucun recours à notre pays en cas de problème de santé.

Christophe a décidé de rester quoiqu’il arrive pour ramener le camion. Après des heures de tergiversation, j’ai demandé à être rapatriée avec les enfants. Voilà les photos de notre dernière soirée, pas la meilleure que nous ayons passée, il pleuvait à Sucre ce soir-là.

Christophe nous a accompagné jusqu’au bus le lendemain matin, et nous avons quitté Sucre sous escorte policière pour rejoindre l’aéroport de Santa Cruz. Soit treize heures de bus sans pouvoir s’arrêter, avec des barrages routiers et des contrôles de température, dans une ambiance tendue.

L’avion était un Boeing d’une compagnie espagnole dont l’étage était réservé au confinement d’un éventuel passager qui déclarerait des symptômes de coronavirus pendant le trajet. Le vol a été organisé par la France qui a rapatrié environ deux cents français et deux cents autres européens. Lorsque l’avion a décollé, j’ai véritablement compris que le voyage était fini.

Avant de quitter Sucre, j’ai photographié le thermos et la calebasse à maté que nous utilisions ; ce sera peut-être le souvenir de mon voyage. En fin d’après-midi, quand nous avions rejoint notre bivouac, les enfants allaient jouer et nous préparions un maté. Souvent, je faisais une leçon d’espagnol ou bien j’étudiais le trajet. J’ai préparé ce voyage pendant dix ans de ma vie, j’en ai rêvé tous les jours, je n’ai vécu que pour ça. Mais je n’ai même pas la possibilité d’être triste ; c’est une telle catastrophe que ça n’a plus d’importance. Il y a tellement de gens qui vont se trouver dans des situations dramatiques qu’un voyage ne peut plus compter pour rien. Il n’y a plus qu’à espérer que cela s’arrange et que nous construisions des sociétés plus solides, plus lucides, quand ce sera fini. J’étais la première à penser que notre monde n’était qu’un colosse aux pieds d’argile et que tout pouvait s’écrouler. Au final, j’avais vu juste : mes collègues qui travaillent dans l’aviation auraient ri si on leur avait dit, il y a quelques mois, qu’Orly fermerait pour une durée indéterminée.

Les enfants vont bien, je crois qu’ils ne se rendent pas trop compte. Loup est content parce qu’il perd ses dents, c’est sans doute plus important pour lui. J’aurai voulu que le voyage se termine différemment. Nous sommes arrivés en région parisienne et Artemisa (pour ceux qui la connaissent!) nous a accueilli dans sa maison, merci à elle car je ne sais pas ce que j’aurais fait sinon. Nous sommes bien confinés ici, à Livry Gargan, nous allons attendre la fin de l’épidémie, comme vous.

Nous ne savons pas ce qui va se passer en Bolivie, ni plus généralement en Amérique du Sud. La pandémie fait ressortir de vieux préjugés sur les pays ; on entend dire que les asiatiques sont disciplinés, que les européens anglo-saxons ou nordiques sont responsables, que les européens des pays latins ont besoin de sortir, ce genre de choses… Alors, forcément, il y a l’idée que le gouvernement bolivien ment sur le nombre de cas.

Au 1er avril, la Bolivie annonce 117 cas de coronavirus, un rythme de progression qui varie mais avec en gros dix cas supplémentaires par jour, et deux régions sans coronavirus depuis presque deux semaines. Voilà, peut-être que c’est naïf de penser que c’est vrai, peut-être que les malades sont cachés par le pouvoir. J’ai entendu tellement de gens qui avaient des certitudes ces derniers-temps… je crois qu’au fond, chacun se raconte ce qu’il veut… Les autres avouent ne pas savoir où tout cela nous conduira.

Nous ne pouvons pas savoir combien de temps Christophe va rester bloqué en attendant de pouvoir circuler en Bolivie, et ensuite de pouvoir passer une frontière pour rejoindre un port. Il est bien installé à Sucre, à côté du consulat. Il est tout seul. N’hésitez pas à l’appeler !